Analyse – OVNIS et complotisme

Toledo, le 8 octobre 2023. Mise à jour 2026

Le complotisme est la maladie chronique du sujet OVNI. Pas la cause originelle — la cause originelle, on va la voir, est en partie réelle — mais l’aboutissement d’un mécanisme qui transforme tout doute légitime en certitude délirante.

Ce qui rend le complotisme presque légitime

Le gouvernement américain a sa part de responsabilité. Ce n’est pas une concession, c’est un fait documenté.

Les FOIA obtenus par The Black Vault prouvent que les agences fédérales ont systématiquement caviardé, retardé, ou refusé des documents sur le sujet. Les programmes Project Blue Book, Condon, Sign et autres ont été clos pour des raisons souvent plus politiques que scientifiques.

Le résultat ? Des décennies de méfiance accumulée, qui rendent rationnellement plausible l’idée que « si on cache, c’est qu’il y a quelque chose à cacher ».

Sauf que non. Pas forcément.

Quand un gouvernement classifie un document, ça peut être pour mille raisons : protection de sources techniques, de capteurs, de personnes, de méthodes d’analyse. Ou parce que c’est l’usage. Ou par inertie bureaucratique. Ou parce que, sans plus.

Les dissimulations gouvernementales sur Roswell cachaient effectivement un projet top-secret, qui visait à détecter les essais d’explosions nucléaires des Soviétiques pour suivre l’avancement de leurs travaux. Hélas pas le crash d’une soucoupe volante.

La règle utile : du fait que quelque chose est caché, on ne peut rien déduire sur sa nature. Le complotisme commence précisément quand on franchit cette frontière — quand on remplace l’absence de réponse par un récit.

Imaginez tous ces Tubeurs qui vous font des émissions de plus d’une heure pour vous expliquer les secrets du Pentagone et des programmes classifiés…Juste risible.

Quand l’ufologie n’est pas du complotisme

Il y a plein de manières saines de s’intéresser au sujet. Pour mémoire :

  • Recueillir des témoignages et les analyser avec méthode, sans tirer de conclusion extraordinaire non vérifiable. Le GEPAN ne fait pas de complotisme.
  • Discuter sur des forums où l’on cherche d’abord des explications prosaïques aux phénomènes observés.
  • Lire des livres étranges, cultiver son jardin secret, sans tenir pour acquis ce qui n’a pas été démontré. La plupart des gens ont un côté un peu fou-fou et c’est ce qui les rend intéressants.
  • Étudier les archives sérieuses — celles de la CIA par exemple, ouvertes et passionnantes.

Tout ça est sain tant qu’on ne franchit pas une ligne simple : affirmer comme acquis ce qui n’est pas démontré.

Quand ça bascule

Au-delà de cette ligne, on entre en complotisme. Trois figures classiques.

Figure 1 — La dissimulation gouvernementale érigée en système

C’est la matrice de tout le reste : « le gouvernement sait, le gouvernement cache, et toute absence de preuve est une preuve supplémentaire de ce qu’il cache ».

Le cas Grusch en est l’exemple parfait. Trois ans après ses déclarations, aucune preuve n’a été produite. Mais le narratif tient parce qu’il s’auto-alimente : tant que rien ne sort, c’est que la dissimulation fonctionne. Imparable, et donc réfutable par rien — ce qui est précisément la définition d’une croyance.

Pourtant, l’AARO a mené des enquêtes approfondies, a produit des rapports démontant ces allégations farfelues, mais comme leurs conclusions ne disent pas ce que les gens aimeraient entendre, certains ne veulent pas écouter.

Mêmes mécaniques pour Elizondo et la TTSA. Au début, j’écoutais. Avec attention. Puis on s’aperçoit que le sujet est creux, que les preuves ne viennent pas, et que ce qui est présenté comme preuves ne résiste à aucune analyse à long terme. Et même qu’il s’agit de gagner de la notoriété, et en retirer de l’argent.

Le pire, ce sont les relais qui répètent ces histoires sans avoir vérifié quoi que ce soit. Ils trompent leurs publics — ou se trompent eux-mêmes, ce qui est presque pire — et bloquent à la moindre contradiction. Du côté francophone, c’est devenu également un véritable culte.

Figure 2 — Les technologies cachées

Variante de la précédente, mais avec du matos. « Ils ont des soucoupes au hangar, ils font de la rétro-ingénierie depuis 50 ans, on a déjà inventé la fibre optique grâce aux extraterrestres. »

La fibre optique. Vraiment ?

Bob Lazar, Corso, et toute leur descendance. Sur MaybePlanet, j’ai entendu un type affirmer tranquillement que le bombardier B-2 contenait de la technologie extraterrestre. Heureusement que j’étais assis. Il n’a pas développé — dommage, ça aurait été un grand moment de génie aérospatial.

Le test reste le même : ou on présente des preuves, ou on accepte de passer pour un guignol. Il n’y a pas d’option intermédiaire honorable.

Figure 3 — L’inversion de la charge de la preuve

Plus subtile, mais peut-être la plus répandue. On scande que « le gouvernement n’en fait pas assez pour étudier le Phénomène ».

Possible. Mais peut-être aussi que personne n’a jamais montré qu’il y avait un Phénomène à étudier. On accuse l’État d’inaction sur quelque chose dont on n’a pas démontré l’existence. C’est une figure rhétorique, pas un argument.

L’État a, accessoirement, d’autres priorités plus établies : relations internationales, sécurité publique, immigration, défense de l’appellation Champagne. Chacun ses critères.

Deux exemples que je n’oublie pas

Jaime Maussan, octobre 2023. Israël est en guerre, des milliers de roquettes tombent, et ce monsieur trouve le moyen de poster qu’un OVNI survole Gaza. Piloté, sans doute, par des momies désarticulées dont les os sont collés à l’Araldite et qui ont une tête de chihuahua.

Le sénateur Tim Burchett, déclarant à la télé que « tout cela était déjà dans la Bible ». À ce stade-là, le type va gober n’importe quoi. À commencer par les histoires de Grusch.

À 10 ans, je lisais des livres qui voyaient des soucoupes dans les visions d’Ézéchiel. C’était intriguant, mais je voulais plus d’éléments avant de me prononcer. Ces éléments ne sont jamais venus. Donc j’ai gardé mes distances.

Tout le problème est là, en une phrase : certaines personnes n’ont pas de filtre. Tout ce qu’elles perçoivent monte directement dans la case « conviction ».

Ce que j’en retiens

S’intéresser aux OVNIS n’est pas du complotisme. Beaucoup de chercheurs sérieux travaillent le sujet objectivement, et reconnaissent simplement que les données manquent.

Mais comme pour toute question sans réponse claire et définitive, le sujet OVNI est un terrain fertile pour la spéculation. Et la spéculation glisse facilement vers la croyance, qui glisse vers le culte, qui glisse vers l’argent.

Si quelqu’un vous fait une déclaration fracassante sur le sujet, prenez du recul.

Généralement ces personnes créent leurs propres univers pour vous duper, ou se donner une importance qu’elles n’ont pas.

Demandez des précisions. Si les précisions ne viennent pas, ou si la personne se braque, vous savez à qui vous avez affaire.

Comme d’habitude, je ne dis pas que nous ne sommes pas visités, ou observés. En fait je n’en sais rien.

Je dis que s’il y a des visiteurs, il serait préférable que ce soit eux qui viennent nous le dire personnellement — plutôt qu’un sénateur qui a lu un peu trop de Bible, ou un YouTubeur qui veut son émission de Noël.

— Toledo