Toledo, le 16 juillet 2026
Cet article est directement relié à mon article précédent qui se trouve ici:
https://www.uap-blog.com/batch-4-ufo-du-departement-of-war-americain/
J’avais trouvé très intéressant le premier cas cité, celui de la réunion secrète tenue à Los Alamos le 16 février 1949, réunissant militaires, FBI, Commission de l’énergie atomique et scientifiques du laboratoire, notamment Edward Teller, Norris Bradbury et le météoritologue Lincoln LaPaz.
Après avoir été interpellé par Marcassite ici:
https://ufo-scepticisme.forumactif.com/t7531-batch-4-ufo-du-departement-of-war-americain#113253
Il s’avère que cette conférence est connue des « vrais » ufologues, et que des explications très prosaïques ont été présentées par la suite.
À la fin de l’année 1948, plusieurs boules lumineuses vertes sont signalées au-dessus du Nouveau-Mexique, parfois à proximité de sites militaires et nucléaires sensibles. Dans le contexte tendu du début de la guerre froide, ces observations suscitent rapidement l’inquiétude des autorités américaines.
Le 16 février 1949, une conférence secrète est organisée au laboratoire de Los Alamos. Elle rassemble des militaires, des représentants du FBI et de la Commission de l’énergie atomique, ainsi que plusieurs scientifiques importants, parmi lesquels Edward Teller, Norris Bradbury et le météoritologue Lincoln LaPaz.
La transcription récemment déclassifiée permet de comprendre comment une série de bolides probablement naturels a progressivement été transformée en énigme militaire, puis en classique de la littérature ufologique.
L’interprétation de Lincoln LaPaz
Lincoln LaPaz est alors considéré comme l’un des meilleurs spécialistes américains des météores. Il a personnellement observé une boule de feu verte le 12 décembre 1948, près de Starvation Peak.
Selon lui, le phénomène est apparu immédiatement à pleine luminosité, avec une couleur vert-jaune particulièrement intense. Il aurait suivi une trajectoire presque horizontale pendant environ deux secondes, avant de se fragmenter sans produire de bruit perceptible.
LaPaz estime que cet événement ne correspond pas à une chute météoritique conventionnelle. Il présente plusieurs arguments :
- la trajectoire lui semble trop horizontale ;
- la vitesse paraît relativement constante ;
- la couleur verte lui semble inhabituelle ;
- aucun fragment n’est retrouvé ;
- aucun bruit ni réaction animale ne sont rapportés.
Il généralise ensuite ces caractéristiques à plusieurs autres observations recueillies au Nouveau-Mexique et au Texas.
Cette position a beaucoup intéressé les ufologues : un expert reconnu des météores déclarait lui-même que les objets observés n’étaient probablement pas des météores ordinaires. Pourtant, la lecture intégrale de la réunion montre que son opinion est loin d’avoir convaincu les autres scientifiques présents.
L’absence de météorites n’a rien d’extraordinaire
L’un des principaux problèmes du raisonnement de LaPaz est qu’il compare les boules de feu vertes à de véritables chutes de météorites.
Or un météore n’est pas nécessairement une météorite en cours de livraison. Le terme « météore » désigne le phénomène lumineux produit lorsqu’un météoroïde pénètre dans l’atmosphère. Il ne devient une météorite que si une partie de l’objet survit et atteint le sol.
La grande majorité des poussières et petits fragments d’origine cométaire ou astéroïdale se consument entièrement dans l’atmosphère. Un bolide peut être très lumineux sans déposer le moindre fragment récupérable. L’absence de météorite au sol ne constitue donc pas un indice solide contre l’explication météorique.
LaPaz savait évidemment que toutes les étoiles filantes ne produisaient pas de météorites. Mais dans cette affaire, il semble avoir accordé trop d’importance aux caractéristiques des grosses chutes météoritiques : bruit, onde de choc, réactions des animaux et fragments retrouvés.
Une trajectoire horizontale est parfaitement possible
LaPaz affirme également qu’un météore naturel ne devrait pas parcourir une longue distance presque horizontalement, à vitesse apparemment constante.
Edward Teller conteste directement cet argument pendant la réunion. Il fait remarquer qu’un objet parcourant une centaine de miles en une dizaine de secondes ne tomberait que d’une faible distance sous l’effet de la gravité. Une telle courbure serait pratiquement impossible à distinguer pour un témoin surpris par un événement de quelques secondes.
Les météores rasants, aujourd’hui appelés Earth-grazers, sont parfaitement connus. Ils pénètrent dans l’atmosphère sous un angle faible et peuvent suivre une trajectoire très longue, presque parallèle à l’horizon. Certains ressortent même de l’atmosphère après l’avoir seulement effleurée.
L’astéroïde 2008 TC3, par exemple, est entré dans l’atmosphère selon une trajectoire située à seulement vingt degrés au-dessus de l’horizontale. D’autres bolides rasants ont laissé des traces sur plusieurs centaines, voire plus d’un millier de kilomètres.
La trajectoire horizontale des « green fireballs » n’est donc pas, en elle-même, anormale.
Le véritable problème réside dans l’altitude très basse avancée par LaPaz, de l’ordre de huit à dix miles pour certains cas. Mais ces estimations provenaient de témoignages visuels et de triangulations fragiles. LaPaz reconnaît lui-même que certaines observations avaient été réalisées depuis une seule station et ne permettaient pas de calculer une trajectoire réelle. Dans le cas du grand événement du 30 janvier 1949, un théodolite défectueux avait même produit des relevés erronés.
Les météores verts ne sont pas mystérieux
LaPaz affirme aussi n’avoir jamais observé une telle teinte vert-jaune dans une chute météorique conventionnelle. Il situe cette couleur autour de 5 200 angströms et envisage notamment la présence de cuivre.
Là encore, les autres participants se montrent moins impressionnés. Bradbury rappelle au cours de la réunion que le vert n’est pas une couleur inconnue chez les météores.
Les connaissances modernes lui donnent raison. La couleur d’un météore dépend à la fois de la composition du météoroïde, de sa vitesse, de sa température et des gaz atmosphériques excités sur son passage. Le magnésium, l’oxygène et le nickel peuvent notamment produire des émissions vertes ou bleu-vert. Le phénomène ne peut donc pas être attribué uniquement au cuivre, ni simplement à l’azote atmosphérique.
Les Géminides sont d’ailleurs régulièrement décrites comme des météores pouvant présenter une teinte verdâtre. Leur période d’activité couvre précisément la mi-décembre. Le phénomène observé par LaPaz le 12 décembre 1948 s’est donc produit au moment où la Terre traversait le courant des Géminides.
Cela ne suffit pas à démontrer que l’objet de Starvation Peak était une Géminide particulière. Pour l’établir rigoureusement, il faudrait disposer des coordonnées exactes des observateurs, des azimuts, des élévations et d’une reconstruction complète de la trajectoire par rapport au radiant.
Mais cette hypothèse est au moins naturelle et cohérente. Elle est certainement plus raisonnable qu’un engin secret ou qu’un objet d’origine inconnue.
Un ensemble de cas artificiellement homogénéisé
L’autre faiblesse du dossier tient à la manière dont les observations ont été regroupées.
LaPaz distingue lui-même plusieurs catégories :
- une dizaine de cas qu’il considère comme sérieux ;
- une vingtaine de signalements moins bien documentés ;
- de nombreux bolides bleu-blanc qu’il reconnaît comme ordinaires.
Les observations ne possèdent pas toutes les mêmes caractéristiques. Certaines trajectoires sont horizontales, d’autres descendantes. Les durées, les directions et les couleurs varient. Beaucoup de témoins n’ont fourni aucune mesure précise d’azimut ou d’élévation.
Les autorités ont néanmoins réuni ces événements sous une même étiquette : les « green fireballs ». La proximité supposée de Los Alamos, de Sandia ou d’autres installations stratégiques a renforcé l’impression d’un phénomène organisé.
Le contexte a probablement joué un rôle décisif. En 1948 et 1949, les États-Unis craignent l’espionnage soviétique, les armes secrètes et une attaque contre leurs installations nucléaires. Une série de météores brillants observés dans cette région ne pouvait donc être considérée comme une simple curiosité astronomique.
La réunion ne valide pas l’interprétation de LaPaz
La littérature ufologique retient volontiers la déclaration de LaPaz selon laquelle les boules vertes n’étaient pas des météores conventionnels. Elle mentionne beaucoup moins les objections formulées pendant la réunion.
Teller conteste l’argument de la trajectoire horizontale. Bradbury rappelle que les météores verts existent et souligne que la lumière peut provenir de réactions chimiques plutôt que de la seule énergie cinétique. Les participants reconnaissent également les importantes incertitudes concernant l’altitude, la vitesse, la distance et la trajectoire réelle des objets.
Après avoir effectué pendant une vingtaine de minutes des calculs au tableau sur la luminosité, l’énergie et les éventuelles ondes de choc, Teller ne parvient pas à déterminer la nature du phénomène. La réunion se termine sans conclusion ferme.
La dernière remarque significative vient de Bradbury :
« Je ne pense toujours pas que l’hypothèse météorique soit éliminée. »
Ce n’est donc pas une conférence au cours de laquelle les scientifiques de Los Alamos auraient reconnu l’existence d’engins inconnus. C’est une discussion durant laquelle l’interprétation d’un météoritologue a été sérieusement contestée par ses collègues.
Un mystère surtout produit par son époque
Il serait excessif d’affirmer que chaque observation du dossier a été formellement identifiée. Les données disponibles sont trop pauvres pour reconstruire tous les événements avec certitude.
Mais rien dans la transcription ne nécessite une technologie inconnue. Les principales caractéristiques considérées comme extraordinaires par LaPaz — couleur verte, absence de fragments, trajectoire presque horizontale et silence — sont compatibles avec des phénomènes météoriques naturels.
L’affaire des « green fireballs » illustre surtout un mécanisme classique de construction d’un mystère ufologique : des observations hétérogènes et imparfaites sont regroupées sous une même appellation, interprétées dans un contexte anxiogène, puis transmises à la postérité en ne retenant que l’opinion la plus spectaculaire.
Les boules de feu vertes de Los Alamos restent historiquement intéressantes. Elles témoignent des inquiétudes militaires du début de la guerre froide et des difficultés de l’observation astronomique avant le déploiement des réseaux modernes de caméras.
Mais elles ne constituent pas une preuve d’aéronefs secrets, de soucoupes volantes ou d’une présence extraterrestre. L’explication la plus simple demeure celle que l’ufologie a souvent reléguée au second plan : de véritables météores, remarquables par leur luminosité, mais nullement étrangers à la nature.
Et les « foo fighters » de la Seconde Guerre mondiale ?
Les boules lumineuses signalées par les pilotes durant la Seconde Guerre mondiale, surnommées foo fighters, ne doivent pas être automatiquement confondues avec les « green fireballs » du Nouveau-Mexique.
Les foo fighters constituaient une catégorie beaucoup plus vague. Sous cette appellation furent regroupées des lumières de couleurs et de comportements différents : objets traversant rapidement le ciel, points lumineux semblant accompagner les avions, groupes de lumières ou phénomènes disparaissant soudainement. Certains signalements peuvent parfaitement correspondre à des météores, mais les observations décrites comme durant plusieurs minutes ne peuvent pas être expliquées par un bolide ordinaire.
Il n’existe cependant aucune preuve qu’il s’agissait d’engins artificiels. Aucun appareil allemand ou japonais correspondant à ces descriptions ne fut découvert après la guerre. Des pilotes allemands avaient d’ailleurs rapporté des phénomènes comparables, qu’ils soupçonnaient parfois d’être des inventions alliées.
L’explication la plus raisonnable est donc celle d’un ensemble hétérogène : météores, fusées éclairantes, tirs antiaériens, projecteurs, sources astronomiques, phénomènes électrostatiques et illusions de perception nocturne. L’autocinésie, phénomène bien connu en aéronautique, peut notamment donner à un pilote l’impression qu’un point lumineux fixe se déplace ou suit son avion.
Quelques témoignages restent impossibles à reconstituer aujourd’hui, faute de données instrumentales, de photographies et de relevés précis. Mais « non expliqué » ne signifie pas « appareil inconnu ». Les foo fighters montrent surtout comment, dans le contexte stressant du combat nocturne, des phénomènes très différents ont pu être regroupés sous une même appellation mystérieuse.