Les pierres de Dropa : 716 disques extraterrestres et pas une seule preuve

Toledo, le 14 octobre 2026

En 1938, une expédition archéologique chinoise aurait découvert, dans des grottes isolées du Tibet, des centaines de disques de pierre vieux de 12 000 ans. Leurs mystérieuses inscriptions raconteraient l’histoire d’extraterrestres échoués sur Terre. Une découverte extraordinaire qui aurait dû bouleverser notre compréhension de l’histoire humaine. Sauf qu’à y regarder de plus près, cette affaire ressemble davantage à une construction littéraire qu’à une découverte archéologique.

Une découverte qui aurait dû changer l’histoire

Tout commence, paraît-il, en 1938.

Un archéologue chinois nommé Chi Pu Tei aurait entrepris une expédition avec ses étudiants dans les montagnes de Bayan Har, une région reculée située sur le plateau tibétain.

En explorant plusieurs grottes, l’équipe aurait découvert des sépultures contenant d’étranges squelettes. Ces individus, mesurant environ 1,30 mètre, auraient présenté des crânes anormalement volumineux et des corps particulièrement graciles.

Mais ce n’est pas tout.

Les archéologues auraient également mis au jour 716 disques de pierre, d’environ 30 centimètres de diamètre, percés d’un trou central et parcourus de fines rainures en spirale.

Des analyses auraient permis de dater ces objets d’environ 12 000 ans.

Jusque-là, nous aurions déjà affaire à une découverte archéologique exceptionnelle. Mais l’histoire va prendre une tournure beaucoup plus spectaculaire.

Des messages laissés par des extraterrestres

Dans les années qui auraient suivi cette découverte, un scientifique chinois nommé Tsum Um Nui aurait entrepris d’étudier les mystérieux disques.

En observant leurs rainures au microscope, il aurait constaté qu’elles contenaient de minuscules caractères constituant une écriture inconnue.

Après plusieurs années de recherches, il serait finalement parvenu à déchiffrer une partie du message.

Et quelle révélation !

Les disques raconteraient l’histoire d’un peuple extraterrestre, les Dropa, dont le vaisseau se serait écrasé sur Terre il y a environ 12 000 ans.

Incapables de repartir, ces visiteurs auraient été contraints de survivre dans les montagnes, où ils auraient rencontré les populations locales. Les premiers contacts auraient été hostiles avant qu’une coexistence pacifique ne s’installe.

Les étranges squelettes découverts dans les grottes seraient naturellement ceux de ces visiteurs venus d’ailleurs.

Selon certaines versions, des analyses soviétiques auraient même révélé une composition chimique inhabituelle des disques, notamment la présence de cobalt, ainsi que d’étranges propriétés électriques.

Certains auteurs iront jusqu’à imaginer qu’il pouvait s’agir de composants électroniques ou de dispositifs destinés à enregistrer des informations.

Nous voilà donc avec une civilisation extraterrestre, des messages microscopiques, des analyses scientifiques mystérieuses et une technologie vieille de plusieurs millénaires.

Il ne manque qu’une chose : les preuves.

Une histoire apparue dans une revue végétarienne !

Lorsqu’on cherche à remonter aux origines documentaires de cette affaire, on découvre une situation assez surprenante.

L’une des premières versions identifiables du récit complet apparaît en juillet 1962 dans une revue allemande intitulée Das vegetarische Universum.

Oui, une revue végétarienne.

L’article, attribué à un certain Reinhardt Wegemann, présente déjà les principaux ingrédients de la légende : l’expédition chinoise, les étranges squelettes, les centaines de disques et leur interprétation extraterrestre.

Mais les recherches ultérieures ne permettront pas de retrouver de traces indépendantes de ce journaliste ni de l’agence de presse DINA, à laquelle il aurait appartenu.

L’histoire sera ensuite reprise en 1964 dans la publication ufologique allemande UFO-Nachrichten, avant de circuler dans d’autres revues.

En 1967, l’auteur soviétique Viatcheslav Zaïtsev contribue à la populariser, notamment dans le magazine Sputnik.

Puis le récit rejoint progressivement la littérature consacrée aux anciens astronautes, notamment chez Erich von Däniken.

Et c’est là que commence un phénomène bien connu : une affirmation publiée sans preuve devient progressivement une référence pour d’autres auteurs, qui la citent à leur tour.

Avec chaque nouvelle publication, l’histoire gagne en notoriété, mais pas nécessairement en crédibilité.

Des scientifiques dont personne ne retrouve la trace

Une question élémentaire se pose : qui étaient réellement les scientifiques à l’origine de cette extraordinaire découverte ?

Les recherches entreprises pour retrouver Chi Pu Tei, l’archéologue supposé avoir découvert les disques, n’ont pas permis de confirmer son existence professionnelle.

Même problème pour Tsum Um Nui, le scientifique qui aurait réussi à traduire les inscriptions.

Ses travaux sont introuvables. Aucune publication scientifique identifiable ne permet de vérifier son déchiffrement.

Quant à la prétendue institution pékinoise à laquelle il aurait été associé, elle ne correspond pas à une institution connue sous le nom donné dans le récit.

Bien entendu, l’absence de documents ne permet pas toujours de démontrer qu’un événement n’a jamais eu lieu.

Mais lorsqu’on nous annonce la découverte de plusieurs centaines d’artefacts extraordinaires, accompagnés de squelettes inconnus et d’une écriture extraterrestre, on peut raisonnablement s’attendre à retrouver autre chose que quelques articles de magazines.

Où sont les rapports de fouilles ? Les inventaires ? Les photographies originales ? Les analyses de laboratoire ? Les inscriptions publiées ? Les collections archéologiques ?

À ce jour, aucun de ces éléments n’a été produit de manière vérifiable.

Un professeur d’Oxford qui n’a jamais existé

En 1978, l’affaire connaît un nouveau développement avec la publication de Sungods in Exile: Secrets of the Dzopa of Tibet.

L’ouvrage est présenté comme le récit d’un certain docteur Karyl Robin-Evans, un universitaire britannique qui aurait entrepris une expédition au Tibet en 1947.

Robin-Evans aurait rencontré les descendants des fameux Dropa et découvert qu’ils étaient originaires d’un monde situé dans le système de Sirius.

Cette fois, la légende dispose donc de nouveaux personnages, de rencontres, de traditions orales et même d’une communauté extraterrestre qui aurait survécu jusqu’à l’époque moderne.

Le livre est présenté par David Agamon, prétendu secrétaire du professeur décédé.

Seulement voilà : Karyl Robin-Evans n’a jamais existé.

L’auteur véritable du livre était David Gamon, qui avait inventé cette histoire sous un pseudonyme.

Et le plus intéressant est qu’il ne s’agit même pas d’une simple accusation formulée par des sceptiques.

David Gamon a lui-même reconnu le caractère fictif de son ouvrage.

Il l’avait déjà expliqué dans une correspondance à la fin des années 1970, puis a publiquement évoqué son canular dans Fortean Times, notamment en 1994.

En 2006, il a également confirmé au chercheur français Patrick Gross que le livre était principalement une parodie de la littérature destinée aux lecteurs trop crédules.

L’affaire devient alors particulièrement savoureuse.

Un auteur invente une histoire pour se moquer d’un certain type de littérature ufologique, et cette même littérature récupère son invention comme une preuve supplémentaire de visites extraterrestres !

Difficile d’imaginer meilleure démonstration du problème.

Et les photographies des disques ?

Il reste néanmoins un élément souvent présenté comme matériel : les photographies.

En 1974, un visiteur européen nommé Ernst Wegerer aurait photographié deux disques de pierre exposés au musée de Banpo, à Xi’an, en Chine.

Les objets présentent effectivement une forme circulaire, un trou central et des motifs qui peuvent évoquer des sillons.

Ces photographies sont régulièrement reproduites pour illustrer les fameuses pierres de Dropa.

Mais rien ne permet d’établir qu’elles montrent les objets prétendument découverts en 1938.

Il existe en Chine une catégorie d’artefacts parfaitement authentiques : les disques bi.

Ces objets, souvent réalisés en jade, présentent précisément une forme annulaire avec une ouverture centrale. Certains remontent au Néolithique et sont associés à des usages rituels ou funéraires.

Le Metropolitan Museum of Art et le Smithsonian Institution en conservent plusieurs exemplaires.

Les objets photographiés à Banpo pourraient appartenir à cette famille d’artefacts, mais leur identification exacte demanderait une provenance documentée.

Surtout, les photographies ne permettent absolument pas d’observer les fameuses inscriptions microscopiques supposées raconter le crash d’un vaisseau spatial.

Autrement dit, nous disposons d’images de disques anciens ou supposés tels, mais pas d’une démonstration que les pierres de Dropa de la légende existent réellement.

La nuance est importante.

Les 716 disques ont-ils mystérieusement disparu ?

Une autre explication revient fréquemment dans les récits ufologiques : les disques auraient été cachés, déplacés, voire détruits par les autorités chinoises.

Dans les années 1990, l’auteur allemand Hartwig Hausdorf, qui contribuera à populariser l’affaire sous l’appellation de « Roswell chinois », affirme avoir obtenu des informations allant dans ce sens lors d’une visite au musée de Banpo.

Mais ces déclarations ne constituent pas une confirmation indépendante de l’existence des 716 objets.

Et surtout, elles n’expliquent pas l’absence de toute documentation fiable sur leur découverte initiale.

C’est un raisonnement que l’on rencontre régulièrement dans les histoires de prétendues preuves extraterrestres.

L’absence de preuve devient elle-même la preuve d’une dissimulation.

Les objets sont introuvables ? C’est qu’on les a cachés.

Les chercheurs n’existent pas dans les archives ? C’est qu’on a effacé leurs traces.

Les analyses sont indisponibles ? C’est qu’elles étaient trop dérangeantes.

Le problème est qu’une telle logique rend n’importe quelle histoire impossible à réfuter, et donc pratiquement impossible à examiner sérieusement.

Au final…

L’histoire des pierres de Dropa possède tous les ingrédients d’un excellent récit fantastique : une région isolée, des grottes mystérieuses, des squelettes inhabituels, une écriture inconnue et des visiteurs extraterrestres échoués sur notre planète.

Mais dès que l’on entreprend de vérifier les éléments qui devraient soutenir cette découverte, le dossier se désagrège.

Les scientifiques demeurent introuvables. Les publications scientifiques annoncées ne peuvent pas être consultées. Les objets n’ont jamais été authentifiés. Les photographies ne démontrent rien d’extraordinaire.

Et une partie particulièrement importante du récit provient d’un ouvrage dont l’auteur a reconnu lui-même l’invention.

Je trouve finalement cette affaire plus intéressante pour ce qu’elle nous apprend sur la circulation des croyances que pour son prétendu contenu extraterrestre.

Car le véritable phénomène à étudier ici n’est peut-être pas celui de visiteurs venus de Sirius, mais celui d’une histoire qui s’est enrichie de décennie en décennie, chaque nouvel auteur ajoutant quelques détails supplémentaires avant de transmettre le tout au suivant.

À force de répétitions, une fiction finit par acquérir les apparences d’un événement historique.

Et il suffit alors de quelques photographies d’objets anciens, sorties de leur contexte, pour lui donner une respectabilité archéologique.

Les pierres de Dropa ne nous apportent aucune preuve d’une présence extraterrestre ancienne sur Terre. En revanche, elles constituent un excellent exemple de la facilité avec laquelle une légende peut se transformer en vérité supposée lorsqu’on oublie de vérifier ses sources.

Et près de soixante-dix ans après ses premières apparitions dans la presse, la légende continue de circuler.

Ce qui, finalement, reste peut-être son aspect le plus extraordinaire.

Sources et références